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SebElvire Jouvet 40, en profondeurLeave a Comment

Histoire d’un projet… Par Christian Baggen, metteur en scène.

Voici quelques temps déjà, mon camarade comédien, Christian Crahay, et moi-même, avons décidé, après plus de 40 ans de pérégrinations sur les terres fertiles du théâtre, de revenir sur nos pas. Les parcours désordonnés que nous avions suivis, chacun de notre côté, nous invitaient, à l’approche de la soixantaine, à partager un moment de réflexion. Un inventaire dans nos arrières boutiques. Quel avait été le sens de tout cela ? Y en avait-il seulement un ? Ce retour au camp de base nous offrait l’occasion de mettre en commun nos impressions, nos sentiments. Nous tentions de collationner paramètres, données et résultats des expériences… 

Il nous fallait nous tourner vers nos maîtres.

Mais, restons humbles, cela ressemblait surtout aux évocations que l’on peut faire autour du feu de camp. S’offraient à nous davantage de questions que de réponses. Cela va de soi. Nous sommes arrivés à la conclusion que pour instruire, tant soit peu, notre affaire, il nous fallait retourner vers nos maîtres, ceux qui avaient allumé les premiers feux, instillé les premiers doutes. Cela a pris la forme d’entretiens filmés. Filmer pour que ce ne soit pas perdu. Nous avons appelé cela «Derrière la porte», en hommage à l’un de ces maîtres, Otomar Krejca et à son théâtre. Les événements nous ont cruellement prouvé que nous avions déjà perdu trop de temps, car celui qui était à l’origine de notre démarche nous quittait quelques semaines avant notre rendez-vous, nos retrouvailles… à Prague.

Il fallait accélérer le pas. Retrouver notre premier maître à tous deux René Hainaux, celui qui avait mis des mots justes sur des troubles nouveaux. Puis les autres, Adrian Brine, Catherine Dasté, Jean-Marie Villégier, Jacques Lassalle, Kristin Linklater,… Notre entreprise semblait faire écho à leurs propres préoccupations : la place du théâtre dans la tribu -sa nécessité ?-, les arcanes de sa fabrication, ses techniques, sa transmission comme impératif absolu… Les heures passées à les écouter parler de leur vie dans l’Art furent, comme nous nous y attendions, riches d’enseignements et d’humanité ; s’en dégageaient sérieux et légèreté, bienveillance et amitié.

Et, bien sûr, le mystère s’épaississait. Mais les questions gagnaient en précision et pertinence et le désir de mieux les formuler s’amplifiait. Il s’agissait moins d’espérer dissiper un brouillard -vaine illusion- que de ne plus avoir peur de s’y perdre. Souhaiter, même, cette errance éveillée.

Un incontournable

Dès les premiers instants de notre voyage, mon camarade Christian m’a parlé d’Elvire Jouvet 40 comme d’un incontournable, un point d’eau où aller s’abreuver. Le jeune comédien belge que j’étais en 1986 en avait entendu parler, mais je confesse que jusqu’à notre appareillage, je ne savais à peu près rien du spectacle, hormis qu’il avait fait date et marqué les esprits dans et hors de la profession. Heureusement, le magnifique travail de mise en images de Benoît Jacquot m’a permis de combler, en partie, cette lacune.

Et puis, nos maîtres, comme nous nous plaisons à les appeler, revenaient aussi, pour plus d’un, sur cette référence. Et Jouvet ! Et Copeau ! À certains moments de nos conversations, il nous semblait presque que nous avions fait un formidable saut dans le temps pour nous retrouver tous au Vieux Colombier. 

Aujourd’hui, une évidence s’impose à nous : nous devons mener de front notre travail de mémoire filmé et une approche de ce texte, pour y voir plus clair et aller, pourquoi pas ?... Jusqu’au spectacle.

Nous n’entrons pas dans cette nouvelle aventure lestés d’a prioris. Pas de cahier dramaturgique dans notre cartable. D’abord parce qu’il s’agit d’un véritable texte de théâtre, à traiter comme tel, et qu’il serait assez paradoxal, déplacé, hors de propos, de ne pas tenter de mettre en pratique les principes de non conceptualisation que préconise Jouvet lui-même dans son enseignement. 

Entrer dans le morceau  avec la marche physiquement juste et la juste respiration du texte. N’est-ce pas, déjà, à la limite de nos forces ? Ensuite, dans le cas précis de ce texte, tout nous est donné par Brigitte Jaques-Wageman, la conceptrice de cette pièce. Elle-même l’ayant reçu, j’aurais envie de dire en mains propres, de Jouvet. Que rajouter de plus ? Jouer, à notre tour, à l’engrenage transmetteur, n’est-ce pas déjà un projet ambitieux ?

Un projet ambitieux

Le mot est lâché : ambition. Car ambition il y a. Sinon à quoi bon ? L’ambition de devenir, à notre tour et à nos âges des élèves virtuels de Jouvet. Tenter de cerner plus précisément ce qu’il entend par  sentiment, la distinction qu’il en fait de sensation ou émotion. Expérimenter ses récurrentes recommandations quant à l’importance vitale des entrées en scènes, qu’il semble décrire comme un physicien des hautes énergies parle d’impulsion, quantité de mouvement, comme s’il s’agissait de viser juste pour atteindre la cible. S’entraîner à attaquer juste, après avoir respiré le texte. Comme savent le faire les musiciens d’orchestre. Je ne serai, ici, que très incomplet dans le descriptif du cahier des charges qui nous attend, faute de cahier de dramaturgie !

Voilà tout ce que nous pouvons dire pour l’instant de nos motivations à monter ce texte et à le (re)porter à la scène. Un grand appétit pour le morceau que nous voulons cuisiner au Naturel, sans livre de cuisine, hors celui qui nous vient en droite ligne du Chef. Et si les quelques herbes aromatiques qui ont poussés, au fil du temps, dans nos jardins font l’affaire, pourquoi ne pas goûter de ce discret assaisonnement…

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