Réflexion sur le confort du silence

1 avril 2016 | Femme non rééducable

« Les ennemis de l’Etat se divisent en deux catégories : ceux que l’on peut ramener à la raison et les incorrigibles. Avec ces derniers, il n’est pas possible de dialoguer, ce qui les rend non-rééducables. Il est nécessaire que l’Etat s’emploie à éradiquer de son territoire ces sujets non-rééducables ».
(Vladislav Sourkov)

Nous ne sommes pas dans « 1984 » de Georges Orwell, ni dans une fiction hollywoodienne. Cette déclaration tout à fait sérieuse a été rédigée par Vladislav Sourkov en 2005, dans une circulaire interne du Kremlin. Sourkov fut la personne clé sous quatre présidences russes (Eltsine, Poutine, Medvedev et encore Poutine jusqu’à sa démission) de l’administration présidentielle.
Cette circulaire ne faisait que confirmer une situation inquiétante qui se passait en Russie : l’assassinat de journalistes qui couvraient des sujets que le gouvernement n’approuvait pas, comme par exemple la situation en Tchétchénie, et la corruption en Russie.
Le 7 octobre 2006 – jour d’anniversaire de Poutine – Anna Politkovskaïa est assassinée dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. Quatre balles l’ont forcée au silence. Méthode utilisée pour éradiquer les sujets non-rééducables…
Anna Politkovskaïa composait une radiographie de l’être humain, une radiographie de la Russie poutinienne, ivre d’elle-même, malade de ses démons, de son autoritarisme à tout va, de son nationalisme sans borne. Elle montrait les nouveaux habits du stalinisme bien au-delà des clichés des Mc Donald’s moscovites de l’économie libérale.
Avec Femme non rééducable, Stefano Massini, jeune écrivain de la scène contemporaine italienne, nous livre un texte poignant et explosif, un témoignage essentiel, qui nous fait aussi comprendre notre responsabilité face aux événements, même quand nous sommes à l’autre bout du monde : une réflexion sur le confort de notre silence.

Il est impossible de rester sans réagir tandis qu’un long hiver de glace s’installe sur la Russie. Nous voulons continuer d’être libres. Nous voulons que nos enfants et nos petits-enfants naissent libres. C’est pourquoi nous espérons un prochain dégel, mais pouvons-nous changer seuls le climat de la Russie? Il est illusoire et absurde d’attendre encore que ce dégel vienne du Kremlin, comme ce fut le cas sous Gorbatchev.
Il est tout aussi illusoire d’attendre que l’Occident nous tende la main. C’est à peine s’il réagit à la politique antiterroriste de Poutine. Du reste, la Russie telle qu’elle est aujourd’hui est parfaitement à son goût. Tant qu’il l’approvisionne en vodka, en caviar, en gaz et en pétrole, le marché russe, tout exotique qu’il est, fonctionne en tout point comme l’Occident le veut. L’Europe et le reste du monde sont parfaitement satisfaits de la manière dont les choses se passent sur un sous-continent qui représente un sixième des terres émergées de la planète. Anna Politkovskaïa

Anna
Politkovskaia

Née le 30 octobre 1958 à New York, Anna Stepanovna Mazepa est la fille d’un membre de la délégation soviétique de l’ONU. Etudiante en journalisme à l’Université de Moscou, elle se marie avec Alexandre Politkovski. Ils ont rapidement deux enfants. Elle vivote entre plusieurs petits boulots dans des journaux et revues. En 1985, sous Gorbatchev, le vent tourne ; les journalistes sont autorisés à couvrir tous les sujets, même ceux interdits précédemment. Anna travaille alors dans un journal ouvertement démocratique, traitant principalement des thèmes sociaux. Seulement, Boris Eltsine arrive au Kremlin : le temps de la liberté de la presse est terminé. Assassinats, menaces, ceux qui dénoncent cette réalité sont rayés du paysage. À 41 ans, séparée d’Alexandre, la journaliste commence à travailler pour Novaia Gazeta. Vladimir Poutine alors Premier Ministre relance la guerre en Tchétchénie, et prend le pouvoir le 31 décembre. Anna se plonge alors dans l’univers de la guerre, mais ses articles dérangent ; courriers d’insultes, coups de fil anonymes, l’îlot démocratique se réduit de plus en plus en Russie. Le samedi 7 octobre 2006, Anna Politkovskaia est assassinée par balles dans l’entrée de son immeuble. Un combat contre la suppression lente, mais certaine de la démocratie en Russie.