Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux

Seben profondeur, Le Contr'Un1 Comment

C’est bien simple. Le discours de la servitude volontaire de La Boétie (adapté par Agathe Mortelecq et Charly Magonza et porté à la scène par ce dernier ce mois-ci aux Riches-Claires) est un météore philosophique et politique dans la Renaissance européenne. A l’antithèse du Prince de Machiavel rédigé moins d’un demi-siècle plus tôt, et dans une certaine continuité de réflexion avec des auteurs comme Thomas More (et sa célèbre Utopia), ce chef-d’œuvre, aussi bref que percutant, tonne avec fracas dans les consciences des millions de lecteurs qu’il a éveillées, et s’inscrit de manière indélébile dans l’évolution sociale de l’Europe que nous connaissons aujourd’hui.

Mais qui était Etienne de La Boétie ? Petit rappel historique. Etienne nait en 1530 à Sarlat (en France) dans une famille de magistrats aisés. Au cours de son éducation très soignée, il se passionne pour la philologie classique (très en vogue à l’époque), compose des vers grecs et latins pour le plaisir et traduit en français les œuvres de Virgile et de Plutarque. Il écrira le Discours de la servitude volontaire, œuvre majeure (pour l’auteur et l’humanité) durant ses études de droit, vers 17 ans. Montaigne lui-même découvre le texte manuscrit, qui lui donne envie de rencontrer l’auteur (d’abord édité par morceaux en latin en 1574, le Discours sera publié en français et intégralement en 1576). C’est alors le début d’une des amitiés les plus mythiques du 16e siècle, résumée par ces mots magnifiques de Montaigne : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». La Boétie se marie, entame une carrière juridique et politique brillante, mais ce fameux réquisitoire contre la tyrannie restera son œuvre principale. On ne peut lui en vouloir : il meurt à 32 ans, probablement de la tuberculose, fort fréquente à l’époque. Montaigne lui rendra hommage dans ses célèbres Essais et ne pourra jamais vraiment se remettre de la mort de son ami.

Pourquoi écrire ce texte ?

Remettons-nous un peu dans le contexte de l’époque. L’Europe est en pleine Renaissance. La lumière de la connaissance, d’abord ténue, puis solaire, a écartelé les sombres nuages de l’obscurantisme. Les sciences explosent, les tours d’ivoire des certitudes politiques et religieuses vacillent, l’Antiquité classique inspire et s’impose en modèle, l’humanisme est le mot clé du siècle. Le vieux monde est définitivement tombé. C’est une société en profonde mutation qui voit naître les esprits brillants d’auteurs révolutionnaires dans leur pensée, comme Erasme, Rabelais, Montaigne, et La Boétie, qui cristallisent dans leurs écrits l’évolution et le changement vers le monde que nous connaissons aujourd’hui.

Cette œuvre de jeunesse, flamboyante, fougueuse, et teintée de l’idéalisme presque innocent d’un adolescent est régulièrement considérée comme ouvrant la voie aux Lumières et aux idées républicaines et anarchistes. Parfaitement argumenté, truffé de références à l’histoire romaine, grecque, mais également de France, ce Discours a traversé assez secrètement les 17e et 18e siècles, et fameusement inspiré Rousseau et son Contrat Social. Il sera par ailleurs plagié par Marat lors de la révolution française. C’est vraiment au 19e siècle que le texte est officiellement reconnu comme une œuvre majeure, et non « simplement » un texte révolutionnaire censuré successivement par les différents pouvoirs en place.

Une référence littéraire 

Par la suite, Le Discours de la servitude volontaire deviendra une référence littéraire illustrant parfaitement le concept de désobéissance civile. Une critique exaltée et exaltante du pouvoir qui compte parmi les grands textes de la culture progressiste démocratique, un réquisitoire contre l’absolutisme, dans lequel La Boétie s’interroge sur le paradoxe de la servitude volontaire, sur l’origine du tyran et sur la question de la liberté.

En bref et en conclusion

Ainsi, pour faire très, mais alors, vraiment très bref, il existerait trois types de tyrans : « Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race ». La puissance du tyran repose exclusivement sur le consentement populaire. Une fois que le peuple refuse cette puissance, le pouvoir du tyran s’écroule. 

Mais comment un peuple peut-il être l’instrument de son propre esclavage ? Trois raisons maintiendraient les peuples entiers sous le joug d’un pouvoir arbitraire : l’habitude et la coutume, la manipulation des puissants, et la pyramide d’intérêts qu’ils mettent en place. 

En définitive, La Boétie ne propose pas de solution miracle contre la tyrannie, mais il est bien conscient qu’il faut avant tout en connaître les mécanismes pour pouvoir l’abolir.

En conclusion, le Discours de la servitude volontaire n’a pas fini de surprendre, tant sa radicalité philosophique et politique est vertigineuse… et malheureusement, toujours autant d’actualité. En effet, les tyrans existent toujours. Même s’ils finissent toujours par tomber.

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