Avez-vous peur de Dostoïevski ?

7 février 2016 | article, en profondeur, nuits blanches

Qu’évoque pour vous ce nom illustre de la littérature russe ? La peur de l’ennui ? Une impression de dépassé couleur sépia ? La fièvre incompréhensible des passions russes ? Des romans interminables avec des noms imprononçables ?

Sans doute cette « mauvaise réputation » tient-elle, en partie, d’une certaine tradition de la traduction française, plus préoccupée à proposer une certaine esthétique « digne » de la langue française qu’à retranscrire, le plus fidèlement possible, la rugosité d’une langue russe tout en passion et en déchirement. C’est d’ailleurs pour s’approcher au plus près de cette vitalité que la Compagnie « Reste Poli Productions », qui présentera Les Nuits Blanches en février aux Riches-Claires, a décidé de travailler avec une traductrice, Katia Vandenborre.

Une ecriture du paradoxe

Car c’est bien là que Dostoïevski excelle. L’auteur nous propose une écriture tout en paradoxe, en apparence contradictoire, parfois incohérente. Celui qui lit Dostoïevski ne doit pas y chercher une certaine vérité unique, simple, évidente.

Au contraire, « la vérité ne peut jaillir et s’installer dans la tête d’un seul homme, elle naît entre les hommes qui la cherchent ensemble ». C’est en opposant les points de vue, en confrontant ce qui nous semble parfois être des paradoxes, par la réflexion dialogique en somme, que nous pouvons espérer comprendre les individus, les rapports humains, le monde.

Lire Dostoïevski, c’est s’habituer à la confrontation d’idées, c’est accepter nos propres contradictions (et par extension, celles des autres), c’est apprendre à écouter, questionner, se confronter, se contredire.

Dans Les Nuits Blanches, Dostoïevski développe toutes les facettes d’un amour irrationnel, d’un amour d’adolescence. Il exprime avec justesse la vérité des passions, la violence de notre inconscience – lorsque l’autre n’est qu’un faire-valoir pour se conforter soi-même dans ses propres idées – et la souffrance que cette inconscience inflige à cet autre. Il décrit avec beaucoup d’humour le ridicule parfois pathétique de l’amour incompris. Mais derrière la fraîcheur de cette histoire drôle, cruelle et passionnée, il y a surtout la volonté de tenter de comprendre qui est cet autre et d’enfin le prendre véritablement en compte !

Pour briller en société !

L’écriture nerveuse, passionnée de Dostoïevski semble faite pour l’art vivant du théâtre. Elle est un outil de jeu formidable pour les comédiens. Ce n’est pas étonnant quand on sait qu’une grande partie de l’œuvre de Dostoïevski s’est construite par l’oralité. L’auteur « racontait » ses livres à voix haute laissant à sa femme sténographe le soin de retranscrire ses logorrhées !